Cet article a été écrit par Mia MATIAS, stagiaire en communication chez E|C Consulting.

Saviez-vous que les Européens donnent, lèguent et investissent plus de 100 milliards d’euros chaque année pour le bien commun ? C’est plus que le PIB de nombreux pays, et pourtant, la philanthropie en Europe reste largement invisible dans le débat public. Une étude majeure publiée en mars 2026 par l’European Research Network on Philanthropy (ERNOP) change la donne. Pour la première fois depuis près d’une décennie, nous disposons d’un tableau complet et fondé sur des données probantes de ce que représente la générosité à travers le continent : qui donne, combien, par quels canaux, et où se situent les angles morts.

J’ai assisté au webinaire de l’ERNOP présentant ces résultats et je souhaite vous en partager les enseignements clés de manière simple et accessible. Que vous soyez curieux de philanthropie, que vous travailliez dans le secteur non lucratif, ou que vous souhaitiez simplement comprendre les forces qui façonnent la société civile européenne, cet article est fait pour vous.

Qu’est-ce que l’ERNOP et pourquoi faire confiance à cette étude ?

Avant de plonger dans les chiffres, un mot sur la source. L’ERNOP, European Research Network on Philanthropy, est un réseau académique indépendant fondé en 2008. Il rassemble environ 300 chercheurs issus de 30 pays européens qui étudient la philanthropie, les dons caritatifs et la société civile. Pensez-y comme à la communauté scientifique dédiée à la compréhension de la générosité en Europe.

L’étude Philanthropy in Europe a été éditée par Barry Hoolwerf et Johan Vamstad, avec la contribution de près de 50 chercheurs dans 23 pays. Elle couvre des données de 2022, ce qui en fait l’analyse la plus récente et géographiquement la plus complète disponible. Elle s’appuie sur une précédente étude de l’ERNOP publiée en 2017 (Giving in Europe), qui avait établi le total à 87,5 milliards d’euros sur la base de chiffres de 2013 : on voit donc que les dons ont considérablement augmenté. 

La publication complète est librement disponible en ligne en accès ouvert, ce qui signifie que tout le monde peut la lire, vérifier la méthodologie et se forger sa propre opinion. Ce type de transparence est précisément ce qui la rend digne de confiance.

Le chiffre phare : 104,5 milliards d’euros, et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg

Commençons par le grand chiffre : les dons philanthropiques dans 23 pays européens s’élèvent à au moins 104,5 milliards d’euros par an.

Mais voici le détail crucial : il s’agit d’une estimation plancher. Les chercheurs sont explicites : le chiffre réel est presque certainement plus élevé, peut-être bien plus. Pourquoi ? Parce que tous les dons ne sont pas visibles. De nombreuses donations passent inaperçues, ne sont pas déclarées, ou transitent par des canaux informels qu’aucune base de données ne capture. Les 104,5 milliards d’euros représentent ce qui peut effectivement être mesuré avec les données disponibles.

Pensez-y comme à un iceberg : ce que l’étude documente est au-dessus de la ligne de flottaison. Le reste est immergé, réel, substantiel, mais pas encore visible pour les chercheurs ni les décideurs politiques.

Ce n’est pas un échec de l’étude. C’est l’une de ses contributions les plus honnêtes et les plus importantes : elle nous dit non seulement ce que nous savons, mais aussi combien nous ignorons encore.

D’où vient l’argent ? Cinq sources de générosité européenne

L’étude décompose les dons philanthropiques en cinq catégories distinctes. Chacune raconte une histoire différente sur la façon dont les Européens expriment leur générosité.

Les ménages : 52 milliards d’euros, le coeur de la philanthropie européenne

Les dons individuels des ménages constituent la principale source de philanthropie en Europe, représentant environ la moitié du total. Cette catégorie englobe tout : du virement mensuel à votre banque alimentaire locale, au don ponctuel après une catastrophe naturelle, jusqu’au don majeur d’un particulier fortuné à une institution culturelle.

Les dons des ménages sont aussi les mieux documentés des cinq catégories : les enquêtes nationales et les données fiscales fournissent des données relativement fiables dans de nombreux pays. Cela en fait le socle le plus solide de toute l’étude.

La leçon ? Les personnes ordinaires, et pas seulement les milliardaires, sont l’épine dorsale de la philanthropie européenne.

Les dons des entreprises : 21,5 milliards d’euros, probablement sous-estimés

Les entreprises à travers l’Europe donnent environ 21,5 milliards d’euros par an. Mais les chercheurs sont clairs : le chiffre réel est probablement bien plus élevé. Pourquoi ? Parce que les dons des entreprises prennent de nombreuses formes difficiles à suivre : dons de produits ou de services plutôt que d’argent, mise à disposition de personnel auprès d’associations, programmes de bénévolat des salariés, ou contributions via des partenariats complexes.

À mesure que les entreprises font face à une pression croissante pour démontrer leur responsabilité sociale et environnementale, les dons des entreprises évoluent rapidement. Le fait qu’ils restent si difficiles à mesurer constitue en soi un défi pour la responsabilité et la transparence.

Les fondations : 20,6 milliards d’euros, concentrés mais puissants

Les fondations et organisations créées spécifiquement pour distribuer des fonds dans l’intérêt public contribuent à hauteur de plus de 20 milliards d’euros par an. Deux pays se distinguent : l’Allemagne et la Suisse abritent les secteurs de fondations les plus actifs d’Europe, reflétant à la fois une tradition historique et des cadres juridiques solides qui rendent attractif la création et la gestion d’une fondation.

Les fondations ont souvent des horizons temporels longs et des domaines d’intervention stratégiques : de la recherche scientifique aux arts, du soulagement de la pauvreté à l’action climatique. Elles sont souvent décrites comme le « capital patient » du monde philanthropique, capables de financer des travaux que ni les gouvernements ni les marchés ne soutiendraient.

Les legs : 8,4 milliards d’euros, le géant endormi

Les dons par testament, laisser de l’argent ou des biens à une cause caritative dans son testament, représentent 8,4 milliards d’euros par an. Mais l’étude met en évidence un résultat frappant : les legs sont « significativement sous-mesurés dans la plupart des pays européens ». Autrement dit, ces 8,4 milliards ne représentent qu’une fraction de ce qui est réellement donné.

Dans les pays dotés d’une culture du legs établie comme le Royaume-Uni, la France et les Pays-Bas, les legs caritatifs constituent un flux de financement majeur et croissant. Dans d’autres pays, le concept reste relativement méconnu, et les cadres juridiques ou fiscaux peuvent ne pas l’encourager.

À mesure que la population européenne vieillit et que les transferts de patrimoine entre générations s’accélèrent, les dons par testament sont appelés à prendre une importance croissante. C’est, à bien des égards, le géant endormi de la philanthropie européenne.

Les loteries caritatives : 1,9 milliard d’euros, petit mais ciblé

Les loteries caritatives, dont les recettes des billets sont reversées à de bonnes causes, génèrent près de 2 milliards d’euros par an, concentrés dans quelques pays : les Pays-Bas, l’Allemagne et la Suède dominent. C’est la catégorie la plus modeste en volume, mais elle joue un rôle spécifique et important en engageant le grand public dans la philanthropie de manière accessible et ludique.

Le problème des données : nous en savons moins que nous ne le pensons

L’un des aspects les plus stimulants de l’étude de l’ERNOP est l’attention qu’elle porte aux limites de nos connaissances.

Les chercheurs ont évalué non seulement le montant des dons, mais aussi la qualité avec laquelle chaque pays mesure son activité philanthropique. Les résultats sont sobres. Certains pays disposent de systèmes de données robustes, régulièrement mis à jour et représentatifs à l’échelle nationale. D’autres s’appuient sur des enquêtes obsolètes, des estimations partielles, ou n’ont tout simplement aucun suivi systématique. Dans certains cas, l’infrastructure de données semble se dégrader plutôt que de s’améliorer.

Barry Hoolwerf, directeur de l’ERNOP et co-éditeur de l’étude, le dit clairement : les lacunes dans les données ne sont pas une note de bas de page, elles constituent un résultat central. Sans de meilleures données, il est impossible d’avoir un débat public éclairé sur le rôle de la philanthropie, de concevoir des politiques efficaces, ou de tenir les acteurs philanthropiques responsables.

Pour les citoyens et les organisations de la société civile, cela devrait être une incitation : pousser pour plus de transparence et une mesure plus systématique des dons. Ce qui est mesuré est géré, et ce qui n’est pas mesuré peut être négligé ou mal compris.

Pourquoi cela importe-t-il maintenant ?

Le moment choisi pour cette étude n’est pas anodin. Elle arrive à un moment d’incertitude réelle pour les sociétés européennes.

Les gouvernements à travers le continent sont sous pression fiscale, réexaminent leurs engagements de dépenses publiques, et dans certains cas réduisent leur soutien aux services sociaux, à l’aide internationale et aux programmes environnementaux. Dans le même temps, les crises, des suites de la COVID-19 aux conflits en cours en Ukraine et au Moyen-Orient, continuent de générer des besoins humanitaires urgents.

Dans ce contexte, on demande à la philanthropie de faire davantage. Et l’étude de l’ERNOP nous donne le tableau le plus clair à ce jour de ce que « davantage » signifie concrètement : où l’argent existe, où il circule, et où l’infrastructure pour le canaliser et le mesurer est la plus fragile.

Il ne s’agit pas de remplacer l’État par la charité privée. La philanthropie ne se substitue pas aux financements publics. Mais comprendre son échelle et sa structure aide les sociétés à prendre de meilleures décisions sur la façon dont les ressources publiques et privées peuvent se compléter.

5 choses à retenir de cette étude

Concluons avec les cinq points clés que vous pouvez partager avec vos collègues, vos amis, ou toute personne curieuse de la générosité européenne :

Les Européens donnent au moins 104,5 milliards d’euros par an, un chiffre en hausse par rapport aux 87,5 milliards de 2013, et qui est presque certainement sous-estimé.

Les ménages sont les plus grands donateurs, contribuant environ à la moitié du total : les personnes ordinaires, et non les ultra-riches, sont le moteur de la philanthropie européenne.

Les dons des entreprises sont sous-estimés : 21,5 milliards sont recensés, mais le chiffre réel est presque certainement bien plus élevé.

Les legs sont une force croissante : testaments et héritages contribuent à hauteur de 8,4 milliards d’euros par an, mais restent mal suivis et significativement sous-exploités dans de nombreux pays.

Les lacunes dans les données sont un vrai problème : savoir combien est donné, et où, est un prérequis pour de bonnes politiques, de bonnes stratégies et une véritable responsabilité.

Une dernière pensée

Des chiffres comme 104,5 milliards d’euros peuvent sembler abstraits. Mais la philanthropie est, au fond, une histoire de personnes qui décident de contribuer à quelque chose qui les dépasse : une cause, une communauté, un avenir qu’elles veulent aider à construire. L’étude de l’ERNOP apporte un cadre rigoureux à cet élan profondément humain, et ce faisant, aide chacun d’entre nous, citoyens, praticiens, décideurs et conseillers, à mieux le comprendre.

Chez E|C Consulting, nous croyons que de bonnes informations mènent à de meilleures décisions. C’est pourquoi nous suivons de près des recherches comme celle-ci, et c’est avec grand plaisir que nous la partageons avec vous.

Restez curieux. Restez informés. Et continuez à donner.

Pour aller plus loin

  • Étude complète de l’ERNOP (accès ouvert) : ernop.eu/philanthropy-in-europe-4 (téléchargeable gratuitement)
  • Étude précédente : ERNOP (2017). Giving in Europe. Lenthe Publishers. Amsterdam.
  • Site de l’ERNOP : ernop.eu
  • Couverture de l’European Fundraising Association : efa-net.eu


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